Bleu, Blanc, Rouge, Noire: La France soufrirait-elle d'un daltonisme selectif vis-à-vis de sa population ultra-marine?

Je m’appelle Florence Turiaf, et je suis née et j’ai grandi en Martinique, qui est aujourd’hui connu en tant que « collectivité d’outre-mer » Française, et avant ça en tant que département d’outre-mer, et un peu avant ça en tant que colonie française. Si on remonte encore un peu avant 1492, c’était la terre d’un peuple amérindien qui aujourd’hui n’existe plus pour des causes que vous pouvez deviner (indice : ça commence par un g et ça fini avec « nocide »).

Mon arrière-grand-père paternel était surnommé Fayo, et c’était un ancien combattant de la seconde guerre mondiale qui était prêt à donner sa vie pour la France. Sa peau était noire comme l’ébène, il parlait principalement créole. J’adorais lui rendre visite dans sa commune d’origine aux Anses d’Arlet et le regarder avec curiosité son chapeau bakoua. Aujourd’hui quand on consulte les registres des noms de familles des esclaves libérés en 1848, on retrouve pleins de personnes avec son nom de famille. Ça fait du bien de connaitre un peu de son histoire à travers ces registres.

Mon arrière-grand-père maternel s’appelait Marcel Baudin, il était militaire de carrière, pour la France évidemment. Un mulâtre comme on dit chez nous, aux yeux bleus. Il a rencontré mon arrière-grand-mère en Algérie, elle aussi martiniquaise avec des origines Amérindiennes.

Bref, je suis issu d’une famille pleine de métissages avec des origines noires, blanches, rouge et que sais-je d’autre. Là n’est pas le sujet. Aujourd’hui on parle de la France en tant que nation.

Aujourd’hui, quand je regarde mon passeport, niveau nationalité je vois marqué : Française. Mais depuis plusieurs années maintenant, je ne ressens pas cette appartenance dans mon cœur et cela m’épuise moralement.

Aujourd’hui on est le 15 juillet 2018, l’équipe de France de football vient de remporter le championnat du monde. Je suis censée être contente et me réjouir, et en début de journée je l’étais. Mais plus maintenant. Ma réalité de femme d'une île d'outre-mer est revenue en force.

En tant qu’ancienne sportive de haut niveau et fan de sport en générale, j’ai essayé de célébrer cette victoire avec tout le monde à Papeete en Polynésie, là où je me trouve actuellement après 10 mois de voyage dans les outre-mer autour du monde. J’ai voulu célébrer aujourd’hui malgré mon malaise face à mon appartenance à cette nation que je ne connais pas vraiment, mais évidemment (malheureusement ?), alors que j’étais au bar des 3B au centre-ville, j’ai eu un rappel que ces couleurs, bleu, blanc, rouge, ne sont pas vraiment les miennes. Et ça m’attriste, pour pleins de raison que je vais vous expliquer.

Alors, voilà ce qui s’est passé. Alors que je dansais au rythme de la musique qui resonnait sur la terrasse du bar et que je commençais vraiment à ressentir de la joie d’être là avec d’autres personnes qui sont supposées avoir au moins une valeur commune avec moi, cette fameuse appartenance à la république française, je vois un homme d’origine métropolitaine m’approcher, avec l’air d’avoir déjà bien picoler pour célébrer cette victoire.

Il s’approche de moi et me dit d’un air sûr « Camerounaise, n’est-ce pas ? ». En faisant référence à mes origines, je suppose.

Et merde. C’était trop beau pour être vrai. Tout à coup je me sens ridicule avec mon foulard bleu attaché autour de ma tête, ma robe blanche et bleu, et ma sacoche rouge, que j’ai fait exprès de combiner pour représenter ma fierté par rapport à cette victoire d’une équipe qui me ressemble dans son héritage multiculturel.

Je lui réponds « non, Martiniquaise, et Française » (au cas où il ne serait pas au courant de l’existence de la Martinique dans la France). Et je rajoute « vous savez que la France est faite de pleins de couleur, n’est-ce pas ?! ». Il me regarde ébahis. Et enfin je conclu sèchement « est-ce que vous me voyez vous approcher pour savoir si vous êtes italien ou allemand, vous ?! ».

Et bien sûr, comme tous les scenarios de ce genre là que j’ai connu auparavant, il se rend compte qu’il a dit quelque chose de dérangeant, même s’il ne me donne pas l’impression de savoir exactement quoi. Et là il a l’air confus et il tente de me dire autre chose afin de s’excuser peut-être, mais moi je ne l’entends plus.

A la place, je ressens une gêne profonde, de la confusion, de la tristesse, de la rage, de l’incompréhension, et encore beaucoup de tristesse. Parce que une fois de plus la France ne me reconnait pas moi, en tant qu’être humain, égale appartenant à sa patrie, et moi je ne reconnais pas la France non plus en tant que chez moi. Et je suis triste. Et je ne sais pas où aller, alors je m’assois. J’essaie de faire comme si de rien n’était pour ne pas gâcher le moment de mon amie et hôte qui m’a si gentiment accueilli chez elle sans me connaitre et m’aide à avoir une bonne expérience en Polynésie.  Mais elle voit que quelque chose ne va pas et elle me demande ce qui se passe. Et même si j’hésite à lui en parler au début, j’essaye quand même parce que j’aimerais bien qu’elle me comprenne.

Je lui raconte. Mais comme je m’y attendais elle ne me comprend pas vraiment et elle me dit de ne pas m’en faire et de juste ignorer ce qui s’est passé. Sauf que je ne peux pas, je le ressens dans mon cœur, dans mon âme, ce sentiment de mal être, de ne pas être chez moi entourée de « mes » compatriotes français alors que nos passeports sont identiques.

Elle essaye de compatir et de me rassurer en me racontant comment les membres de la population métropolitaine en Polynésie continue d’être appelés « étrangers » même s’ils sont là depuis plus de 20 ans. Je comprends ce qu’elle essaye de dire mais cette comparaison ne passe pas. J’insiste avec elle sur le fait que ce sont 2 situations bien différentes et incomparables, sans pour autant rentrer dans les détails de ses privilèges en tant que blanche dans un pays colonisé par la France.

La colonisation, les souffrances des colonisés, les injustices qu’on a connues et qu’on continue de connaitre, tout ça, je n’ai pas envie d’en parler. Je me sens fatiguée d’avoir à expliquer, à justifier mon existence et mon mal-être à ce moment.  Je ne lui en veux pas, je sais qu’elle a un bon cœur et qu’elle essayait juste de me remonter le moral, mais ça ne marche pas et en fait, le but n’est pas que je me sente mieux mais plutôt qu’on corrige le système qui me fait me sentir comme cela. Et je sais que je ne suis pas la seule à faire face à ce paradoxe d’appartenance nationale.

Mais bref. La matinée continue et on arrive chez les potes de mon amie pour continuer à célébrer. Quelqu’un s’offusque de voir des supporters à la télé sur les champs Elysée, suspendu sur des lampadaires avec un drapeau du Sénégal. Et j’entends l’agacement dans sa voix. Et j’entends quelqu’un d’autre dire « c’est des noirs en même temps, pas étonnant ». Et je n’ose même pas regarder dans la direction de cette personne, car encore une fois, je n’ai pas envie de gâcher le moment en rappelant l’humanité des personnes dont ils parlent.  Rappeler qu’au-delà d’être noir ils sont également des êtres humains et qu’ils méritent le même niveau de respect que tout un chacun ; qu’au-delà d’être Sénégalais ils peuvent aussi être Français… en fait du moins c’est ce qu’on nous vend.

Bref, les journalistes continuent de montrer cette image, et moi ça me fait plaisir de voir ce drapeau, surtout que j’ai passé 6 mois merveilleux au Sénégal, que j’adore ce peuple qui m’a reçu comme si j’étais chez moi, et que je sais à quel point ils ont donné, à quel point ils ont été forcés de donner à la France pendant tant d’années, et à quel point ils continuent de donner. Umtiti, Dembele, Mendy, ça vous dit quelque chose ? Les tirailleurs Sénégalais ? Les cacahuètes durant la colonisation ? Omar Sy ? Quand c’est pour fournir des talents et des ressources à la France, c’est cool le Sénégal, mais voir un drapeau Sénégalais sur les champs Elysée, alors la NON, « faut pas déconner ». Mais bref, je dérive.

En pensant au Sénégal, je me rappelle la douleur que j’ai ressentie en visitant l’ile de Gorée, là où certains de mes ancêtres sont peut-être passés, enchainés et meurtris. Je pense au fait qu’ils n’ont plus jamais revu l’Afrique pendant plusieurs générations, jusqu’à ce qu’ils puissent à nouveau la sentir à travers mon frère et moi quand on y est revenu chacun à notre tour.

Je me rappelle aussi de la fierté que j’ai ressentie en arrivant là-bas, et celle que je ressens à chaque nouveau voyage vers de nouveaux horizons. J’ai été dans 22 pays, 3 océans, 5 continents, en tant que femme libre. Je suis le rêve le plus fou de mes ancêtres. Je me déplace librement quand j’en ai envie, et personne ne peux m’en empêcher. Ma reconnaissance pour ce passeport français se ressent le plus fortement dans ces moments-là, quand je voyage, car c’est une véritable force.

Des images de mon passage à la douane à Casa Blanca en 2016 me reviennent. Le contraste : d’un côté, moi passant en moins de 5 minutes avec mon passeport français, européen. De l’autre, mes frères et sœurs d’Afrique subsaharienne en galère car ils n’ont pas de visa et se voient refuser le passage sur le territoire Marocain. Un petit pincement au cœur et encore une fois un sentiment d’incompréhension. Comment est-ce que moi je peux passer librement sur un territoire aussi lointain de « chez moi » en Martinique, et eux qui viennent de pays juste à côté se voient refuser l’entrée chez leurs voisins. Ça n’a pas de sens.

Ça commence à faire beaucoup tous ces souvenirs. Dans un monde ou les origines et la nationalité de chacun sont souvent synonyme de fierté et d’appartenance à une certaine communauté, je me demande toujours où est ma place.

Revenons à mon expérience du jour dans le bar. Cet homme qui m’a approché ne m’a pas demandé « quelle partie de la France est-ce que tu représentes ? Ou encore, de quelle partie de la France viens-tu ?».

Il m’a vu, sur une terrasse remplie de supporters de l’équipe de France, pour la plupart français, et il a décidé que mon apparence physique (mes cheveux crépus et locsés, ma peau « couleur sapotille » comme dit ma grand-mère) me mettait dans une catégorie totalement séparée du reste des gens présents. Il a décidé que le noir en moi effaçait le bleu blanc rouge de mes habits et de mon passeport. Et pour aller encore plus loin, il a décidé que cette apparence physique, cette couleur de peau et cette texture de cheveux ne pouvais être associées à la France, qu’elles devaient s’associer au Cameroun, un pays où je n’ai jamais mis les pieds et que je ne connais pas.

Le fait d’être prise pour une Camerounaise en soi- même ne m’offusque pas, car qui sait, j’ai peut-être des origines là-bas (petit rappel en passant qu’à cause de la France et des crimes contre l’humanité qu’elle a commis durant plus de 400 ans, nous sommes plus d’1 million dans les outre-mer à ne pas pouvoir situer nos origines géographiques de façons précises ; comment savoir où on va si on ne sait pas d’où on vient ? Mais bref, ça c’est encore un autre sujet).

Donc, je disais, être prise pour une camerounaise, ça va encore. Mais en revanche, le fait de ne pas être vue, reconnue, et incluse dans cette communauté française à réveiller des choses que j’essayais d’enfouir en moi depuis le 15 mars 2014, la dernière fois ou un homme blanc a remis en question mon appartenance nationale (celui-là était canadien).

J’ai encore pleins de chose à dire à ce sujet, surtout après avoir vécu dans 5 iles d’outre-mer à travers le monde, mais je vais m’arrêter là pour l’instant, et finir avec ces questions.

Quand on parle de Bleu, Blanc, Rouge, Vert, Jaune, Violet, Noire, où se trouve ma place, et celle de mes frères et sœurs de la « France en dehors de la France continentale européenne»? Et pourquoi est-ce que ce pays a tant de facilité à reconnaitre et à accueillir mes compatriotes quand ils apportent des titres de champions du monde et des talents dans divers disciplines, mais nous fais nous sentir invisibles, voir dérangeant, quand il s’agit de crise écologique avec le chlordecone et les sargasses aux Antilles, de crise sociale avec les problèmes d’immigration et de violence à Mayotte et en Guyane, ou encore du chômage et du mal être de la population, et plus particulièrement de la jeunesse en Martinique, en Nouvelle Calédonie, à la Réunion, pour n’en citer que quelques-uns ?

Est-ce qu’on doit forcément savoir dribler ou shooter une balle pour que vous nous VOYEZ, Madame la république Française ?

Florence Turiaf